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Q&R
"L'UE joue le rôle du bandit dans les négociations internationales"
Interview avec Tetteh Hormeku de 'Third World Network Africa'

ACCRA , 27 déc (IPS) - Depuis quelque temps, le débat sur les effets d'un Accord de partenariat économique (APE) entre le Ghana et l'Union européenne (UE) fait rage dans le pays, et ce, grâce notamment au travail de Tetteh Hormeku, l'un des plus virulents militants africains pour des questions commerciales.

La Commission européenne, l'organe exécutif de l'UE, s'est montrée inflexible en exigeant qu'environ 80 pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) concluent, d'ici à la fin de l'année, des APE intermédiaires au sujet du commerce des biens. Les questions relatives à la libéralisation des services et aux investissements devront, quant à elles, être examinées dans le courant de l'année 2008.

Plusieurs appels lancés par des gouvernements d'Afrique de l'ouest en vue de prolonger la date butoir pour la conclusion de ces négociations commerciales ont été rejetés par des responsables européens.

A 48 ans, l'avocat Tetteh Hormeku est l'un de ceux qui dénoncent la manière dont se déroulent ces pourparlers avec l'UE. Depuis 1994, il travaille pour le groupe de plaidoyer 'Third Network Africa', à Accra. Ghanéen d'origine, Hormeku est né à Old Ningo, une région agricole et de pêche, située à 50 kilomètres d'Accra, la capitale, où ses parents cultivent la tomate, le manioc et le poivre.

Durant son enfance, il s'agissait de cultures "alimentaires", se souvient Hormeku. Aujourd'hui, leur importance dans l'économie nationale a considérablement diminué depuis que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l'UE insistent, depuis les années 1980, pour que le pays ouvre son marché aux produits à bas prix en provenance de l'étranger.

En supprimant la plupart des taxes à l'importation sur les produits agricoles en provenance de l'Europe, un APE risque de rendre la situation des producteurs ghanéens encore plus précaire et d'exacerber la pauvreté dans ce pays à faible revenu, estime le militant.

Hormeku a accordé une interview à David Cronin, le correspondant de IPS à Bruxelles, en visite à Accra.

IPS: Quel est, aujourd'hui, l'état d'avancement des pourparlers entre votre gouvernement et la Commission européenne?

Tetteh Hormeku (TH) : J'ai été pratiquement bouleversé d'apprendre que, le mardi 4 décembre denier, une délégation de la Commission européenne s'est rendue à Accra, en apportant dans ses bagages un projet d'accord intermédiaire. A leur arrivée, les responsables de la délégation ont déclaré ''Nous avons un avion ce soir'', avant de décider de reporter leur vol.

La tactique d'approche était mauvaise. S'ils tenaient réellement à négocier cet accord intermédiaire, ils auraient dû soumettre une copie du texte aux autorités ghanéennes au moins une semaine à l'avance. On ne se réveille pas un mardi matin en disant : "Tenez, voici l'accord que vous allez devoir signer"!

Les pourparlers ont échoué en fin de discussion à cause d'une proposition lancée par l'UE qui voulait supprimer les taxes à l'exportation. Ces taxes sont utilisées par les pays en développement pour encourager la transformation dans le pays. Au Ghana, par exemple, les taxes à l'exportation frappent notamment le cacao ou les déchets de ferraille et visent à décourager l'exportation.

IPS: A votre avis, pourquoi l'UE souhaite-t-elle voir ces taxes supprimées dans les pays africains?

TH : Le Kenya, par exemple, possède une taxe à l'exportation sur le cuir brut. En 2005, l'UE a voulu contraindre ce pays à abandonner la taxe, mais les autorités kenyanes ont refusé. L'Europe a ensuite tenté d'introduire de nouvelles règles en la matière dans les négociations en cours au sein l'Organisation mondiale du commerce (OMC), mais tout le monde -- la Chine, l'Inde et d'autres -- a également refusé.

La position européenne s'explique par sa stratégie "Global Europe" (un document de travail qui accentue la volonté de l'UE de mettre fin aux obstacles que ses firmes rencontrent lorsqu'elles veulent faire des affaires à l'étranger). Pour garantir la compétitivité des entreprises européennes, il faut leur assurer un arrivage continu de matières premières.

IPS: Etiez-vous satisfait que le gouvernement ghanéen ait refusé l'accord proposé par l'UE?

TH : J'ai été agréablement surpris.

IPS: Bien que l'UE veuille conclure un APE avec l'ensemble de la région d'Afrique de l'ouest, elle tente également depuis peu de convaincre et de conclure des accords de manière individuelle, avec chaque gouvernement de la région. Que pensez-vous de cette tactique?

TH : La délégation européenne n'aurait pas dû venir au Ghana. La Communauté économique des Etats d'Afrique de l'ouest (CEDEAO) a désigné une équipe de négociateurs chargée de ces questions. L'UE est parfaitement au courant de cela, mais elle a quand même décidé d'envoyer ses représentants au Ghana et de s'adresser au chef de l'Etat.

C'est comme si on contournait Peter Mandelson (le commissaire européen au commerce -- d'origine britannique) en s'adressant directement à Gordon Brown, le Premier ministre du Royaume-Uni. En réalité, cela revient à dire à Brown : "Nous avons un problème avec Peter Mandelson, vous devez intervenir".

Cela démontre bien le cynisme dont fait preuve l'Union européenne. Dans un premier temps, elle prétend que les APE sont destinés à renforcer la coopération régionale, puis, par la suite, lorsque les choses ne vont pas dans son intérêt, elle agit d'une manière qui risque de miner cette intégration régionale.

IPS: Pensez-vous que l'attitude de Mandelson soit guidée par une mentalité coloniale?

TH : Je ne parlerai pas en termes de "mentalité coloniale". Il agit plutôt en étant convaincu que "ce qui devrait être bon pour vous" est en réalité "bon pour vous". Il a déjà eu cette attitude lorsqu'il occupait le poste de secrétaire d'Etat pour l'Irlande du Nord dans le gouvernement britannique et qu'il négociait avec les représentants irlandais.

IPS: Une étude d'évaluation des effets durables des APE au Ghana, réalisée à la demande de la Commission européenne, a démontré que la production agricole locale pourrait être menacée si les tarifs à l'importation sur les denrées étaient supprimés. Etes-vous déçu que la commission ait ignoré les résultats de cette enquête?

TH : En mai 2003, une rencontre avec Pascal Lamy (l'ex-commissaire européen au commerce) avait été organisée à 'La Beach Hotel' (à Accra). A l'époque, je lui avais demandé ce qu'il ferait si l'étude d'évaluation démontrait que le marché ne devait pas être libéralisé en Afrique de l'ouest. Il m'avait répondu : "Peu m'importe, je suis là pour promouvoir les intérêts européens".

IPS: L'UE rappelle sans cesse qu'elle est le plus important donateur international. Ainsi, le portrait que vous en faites risque de choquer les Européens qui pensent aider les pays en voie de développement.

TH : Les gens qui croient cela accordent trop de confiance aux institutions européennes. L'UE joue un rôle de bandit dans les négociations internationales. Elle n'est pas différente des Américains. Mais, au moins, les Américains vous disent : "Je veux votre bière, votre bébé, et si vous refusez, je vous tuerai". Quant aux Européens, ils disent : "Je veux votre bière parce que c'est dans votre propre intérêt de me la donner". (FIN/2007)

 

 

 

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