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DROITS
La diffamation des religions perd du terrain à l’ONU
Isolda Agazzi*

GENEVE, 28 mars (IPS) - Une minorité de membres du Conseil des droits de l’Homme a adopté à Genève une résolution sur la diffamation des religions : un concept combattu par les pays occidentaux et une coalition de quelque 200 ONG, qui y voient une entrave à la liberté d’expression et la porte ouverte à tous les abus.

«Les droits humains appartiennent aux individus, pas aux religions. Ce n’est pas au conseil de discuter diffamation des religions, un concept qui met en danger la liberté d’expression», a déclaré Terry Cormier, le représentant du Canada auprès de l’ONU. Il expliquait le vote contraire de son pays à la résolution contre la diffamation des religions, présentée jeudi au Conseil des droits de l’Homme par l’Organisation de la conférence islamique (OCI).

«On ne peut mélanger discrimination et diffamation», a renchéri l’Allemand Konrad Scharinger, s’exprimant au nom de l’Union européenne. «La discrimination est interdite par le Pacte international sur les droits civils et politiques, qui prohibe fermement toute incitation à la haine religieuse. L’Union européenne condamne l’islamophobie, la christianophobie et la violence envers les autres religions, mais elle pense qu’il n’y a pas lieu de protéger une religion en particulier».

Le discours des opposants au concept a porté : la très controversée résolution sur la diffamation des religions a bel et bien été adoptée par le conseil, mais par une minorité d’Etats : 23 pour - les pays musulmans, la Chine, la Russie, Cuba, l’Afrique du Sud, la Bolivie et le Nicaragua -, 11 contre – les pays de l’Union européenne, la Suisse, le Canada et le Chili -, et 13 abstentions – dont l’Inde, le Japon, la Corée et l’Argentine.

La campagne s’essouffle

Depuis 1999, l’OCI mène une campagne contre la diffamation des religions - notamment l’islam - en présentant et en faisant passer régulièrement une résolution sur la question.

Cette campagne a pris une nouvelle vigueur après les attaques du 11 septembre 2001, l’assassinat du réalisateur néerlandais Theo Van Gogh et «l’affaire des caricatures» de Mahomet en 2005. La résolution votée jeudi s’inquiète de l’association fréquente entre islam et terrorisme, du stéréotype négatif des religions et de l’utilisation des médias, notamment électroniques, pour inciter à la haine religieuse.

Elle souligne que l’exercice de la liberté d’expression entraîne certains devoirs et qu’il peut être limité dans des cas exceptionnels. Depuis deux ans, ces arguments semblent s’essouffler. «Le nombre de pays qui votent en faveur de la résolution diminue d’année en année", se réjouit Diane Alai, de la 'Bahaï International Community'.

'UN Watch', le 'Becket Fund for Religious Liberty' et 180 autres organisations non gouvernementales (ONG) ont exhorté les Etats à s’opposer à la résolution. Ces ONG craignent que l’ONU soit utilisée pour légitimer les lois anti-blasphème, restreindre la liberté de religion, d’expression et de la presse, et réduire au silence les dissidents et les minorités religieuses.

La pétition de ces ONG a été soutenue par le parlementaire américain Trent Franks, co-président du Caucus international pour la liberté de religion au Congrès : «Présenté comme protégeant la pratique religieuse et la tolérance, le concept de diffamation des religions fait, en réalité, de lit de l’intolérance. Il donne le droit aux extrémistes religieux et aux gouvernements répressifs de supprimer toute critique de la religion dominante. Beaucoup de pays, qui promeuvent ce concept, criminalisent la diffamation, le dénigrement, l’insulte et le blasphème de l’islam».

Et il donne l’exemple du blogger égyptien Abdel Kareem Amer Soliman, condamné à quatre ans de prison pour avoir prétendument insulté l’islam. Le 'Becket Fund for Religious Liberty' fait remarquer que des lois semblables existent en Afghanistan, au Pakistan en Egypte et en Arabie Saoudite.

Au Pakistan, insulter l’islam ou ses prophètes est passible de la peine de mort. En Iran, un académicien a été condamné à mort pour avoir appelé à la réforme de l’islam. En Egypte, un professeur de l’Université du Caire a été déclaré apostat pour avoir exhorté ses étudiants à interpréter certains passages du Coran de façon métaphorique, ajoute le 'Becket Fund'.

Retirée du document final de Durban II

Le 'Becket Fund' considère que le concept de diffamation des religions ne va pas aider les minorités religieuses, qui souffrent plutôt d’une action - ou inaction - de l’Etat. Pour preuve, les violences éclatées en janvier dans l’Etat indien de l’Orissa contre des chrétiens accusés d’avoir voulu convertir des hindous, ou l’interdiction des Bahaï en Iran et des adeptes du Falung Gong en Chine.

"Toute religion peut être considérée comme la diffamation d’une autre", estime Diane Alai. "Donc ce concept, qui est vague et mal défini, est aussi une entrave à la liberté de religion. Pour nous, la meilleure riposte à l’attaque contre les religions est le droit de réponse des personnes concernées, ce que les Bahaï en Iran ne peuvent pas faire".

Les pays musulmans campent sur leurs positions. En 2008, l’OCI a obtenu que le rapporteur spécial sur la liberté d’expression informe le Conseil des droits de l’Homme de tout dérapage en matière de liberté d’expression qui constitue un acte de discrimination raciale ou religieuse.

Mais l’OCI est également prête à faire des compromis : elle a récemment accepté que la question de la diffamation des religions soit retirée du projet de déclaration finale de la conférence de suivi sur le racisme, prévue pour fin avril à Genève. C’était l’une des conditions posées par l’Union européenne pour participer à la conférence.

Toutefois, dans les autres enceintes onusiennes, la diffamation des religions risque d’occuper les diplomates encore longtemps, et de creuser un peu plus le fossé entre les pays du Nord et les pays musulmans.

* (Isolda Agazzi est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS). (FIN/2009)

 

 

 

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