POLITIQUE-GUINEE La répression contre les «traîtres» viole les droits humains Saliou Samb CONAKRY, 16 déc (IPS) - Dans une petite chambre louée au quartier Koloma, à Conakry, la capitale guinéenne, avec des moyens dérisoires dont un lit en bois et quelques chaises en plastique, la veuve Salimatou Bah tente de survivre avec ses deux enfants dont le plus âgé vient de fêter à peine ses trois ans.
Bah, environ 25 ans, a perdu son mari lors du massacre du 28 septembre dernier, quand les militaires ont ouvert le feu et attaqué à la machette et au poignard des manifestants de l’opposition qui protestaient au grand stade de Conakry contre une éventuelle candidature du capitaine Moussa Dadis Camara, chef de la junte, à la prochaine élection présidentielle.
Comme Bah, l’étudiante Kadiatou Barry, une autre veuve âgée de 22 ans, n’arrive toujours pas à comprendre comment son mari a perdu la vie dans cet enfer qui constitue un nouvel épisode sanglant de l’histoire tourmentée de ce pays d’Afrique de l’ouest.
Toutes les deux femmes ont en commun une chose : près de trois mois après les faits, les corps de leurs maris, à l’instar de plusieurs dizaines d’autres, n’ont pas été retrouvés après le massacre.
«Tout ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de retrouver le corps de mon mari. Les tiraillements entre militaires, c’est leur problème», affirme sèchement Barry à IPS.
Cette répression sanglante a fait au moins 157 morts et plus de 1.200 blessés, en plus des viols commis sur au moins une centaine de femmes, selon l’Organisation guinéenne des droits de l’Homme (OGDH).
Ces violations massives des droits de l’Homme sont qualifiées pour la première fois de "crimes contre l'humanité" par le groupe de défense des droits humains 'Human Rights Watch' (HRW), après une enquête fouillée sur le terrain, dans un rapport publié mardi.
Selon HRW, sur un échantillon de 28 femmes interrogées sur les violences sexuelles commises au stade, 18 ont déclaré avoir été violées par plus d'une personne. Le rapport raconte comment des femmes violées et internées dans une clinique médicale ont été enlevées par des bérets rouges de la garde présidentielle, et certaines d’entre elles ont été amenées dans des villas privées où elles ont subi des viols collectifs des jours durant.
Le capitaine Camara est actuellement hospitalisé au Maroc après avoir été atteint par balle à la tête, le 3 décembre dernier, par son ancien aide de camp et coordonnateur de la garde présidentielle, le lieutenant Aboubabar Sidiki Diakité alias Toumba.
Diakité, cité nommément par des témoins du massacre du 28 septembre, n’a pas voulu répondre à la convocation de la commission internationale d’enquête mise en place par les Nations Unies pour faire la lumière sur les événements.
Selon des sources militaires, devant l’insistance du capitaine Camara, il a attiré le chef de la junte dans un piège au camp du bataillon autonome de la sécurité présidentielle avant d’ouvrir le feu sur lui.
Ce développement inattendu de la crise guinéenne a provoqué une vague de répression sans précédent depuis 1996 à travers tout le pays. Au moins 120 militaires ont été arrêtés par leurs camarades depuis l’attentat; la plupart d’entre eux ont été torturés et, selon des sources militaires, au moins une dizaine d’entre eux ont trouvé la mort.
Des images montrant deux militaires les bras solidement ligotés dans le dos, dont l’un hurlait de douleur, aux côtés d’une femme militaire également arrêtée mais presque dénudée, ont tourné en boucle sur plusieurs chaînes de télévision étrangères.
En outre, plusieurs civils, considérés comme proches de Diakité, ont été également arrêtés et torturés. Les biens de toutes les personnes arrêtées ont été systématiquement détruits.
Par ailleurs, un imam, qui revenait de la mosquée, a été frappé, mais un homme a été tué par balle sur les lieux, à Cosa, un quartier de Conakry. Selon des sources policières, il fuyait les bérets rouges.
«Nous sommes très inquiets de la situation. La brutalité avec laquelle les arrestations s’opèrent, la manière dont elles interviennent, souvent sans mandat, montrent que les méthodes n’ont pas changé dans ce pays», a déclaré à IPS, Thierno Maadjou Sow, président de l’OGDH.
«Les populations pensent que c’est la malédiction qui frappe certains militaires. Car les victimes d’aujourd’hui sont ceux-là même qui torturaient, tuaient et violaient hier. Quelle que soit la manière dont on analyse la situation présente, le mieux est d’arrêter l’escalade et de respecter les principes de l’Etat de droit», a souligné Sow.
Dans plusieurs discours musclés prononcés devant la troupe, cette semaine dans les garnisons du pays, le général Sékouba Konaté, qui assume l’intérim du capitaine Camara, a demandé de réprimer sans pitié les soldats indisciplinés.
«N’attendez même pas qu’on vous le demande, mâtez-les. Dorénavant, quand nous constaterons des tirs ou des gestes d’indiscipline, nous allons faire évacuer la population civile et bombarder la position», a affirmé Konaté.
Malgré tout, le secrétaire exécutif de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO), Mohamed Ibn Chambas, a demandé le déploiement d’une force de protection des civils pour réduire le sentiment de la toute puissance de certains militaires dans le pays.
Cette position a été renforcée par le communiqué final du Groupe international de contact pour la Guinée (GCIG), publié cette semaine à Ouagadougou, le 13 décembre, exprimant sa «sa vive préoccupation face à la détérioration continue de la situation sécuritaire, humanitaire et des droits de l’Homme dans le pays. Il condamne les actes de terreur et de violence de toute nature».
Pour le juriste Bader Kaba, président du collectif du 28 septembre, il est important de recadrer le débat, sans pour autant se tromper de coupable.
"Toumba (le lieutenant Diakité) n'a pas tiré sur Dadis pour défendre la démocratie ou pour permettre à ce pays d'avancer, il l'a fait pour des raisons personnelles puisque c'est lui-même qui a fait assassiner les gens au stade", souligne Kaba à IPS.
"L'armée doit rester en dehors de la gestion du pouvoir politique. Ce n'est pas sa vocation et il faut que les militaires le comprennent", affirme Kaba. "Il faut sauver ce pays si on ne veut pas que toute la sous-région ouest-africaine sombre dans l'anarchie", prévient-il.
Dans son communiqué, le GCIG demande la libération de toutes les personnes détenues, en violation des droits de l'Homme, y compris celles qui ont été arrêtées le 28 septembre.
Le GCIG souligne en outre la nécessité de mettre en place très rapidement une autorité de transition afin de permettre l'organisation rapide d'élections libres et transparentes, rappelant aux dirigeants du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) - créé par la junte - leur engagement à ne pas faire acte de candidature.
(FIN/2009)
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