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POLITIQUE-BURUNDI
L'embarrassant cumul de salaires des dignitaires
Silvère Hicuburundi*

BUJUMBURA, 13 mars (IPS) - Le chef de l'Etat burundais Pierre Nkurunziza hésite à sanctionner, à la veille des élections, les dignitaires de son parti qui cumulent deux salaires. Seule une ministre de l'opposition a été limogée. La société civile et les députés dénoncent cette différence de traitement.

"Nous nous insurgeons contre les deux poids deux mesures observés dans la chasse aux fonctionnaires qui sont doublement payés. La ministre de la Fonction publique doit prendre une sanction équitable pour tous ou démissionner. Nous pensons déjà à une motion de défiance", fulmine Charles Niyungeko, député de l’opposition au Burundi, le 25 février.

Les députés des partis politiques, autres que le parti présidentiel (CNDD-FDD), sont indignés par la lutte à deux vitesses actuellement menée contre les dignitaires qui cumulent deux salaires. La société civile leur emboîte le pas.

Du ministre à l’enseignant de l’école primaire en passant par l’agronome ou encore l’infirmier, les cumulards sont légion. Ils ont été démasqués lors d’une enquête sur les fonctionnaires fictifs ou fantômes, commanditée en août 2009 dans le souci de garantir une saine gestion budgétaire.

"Le rapport indique que près de 10 pour cent des fonctionnaires burundais sont fictifs et parmi ceux-là, figurent des dignitaires qui, ayant été promus à des postes de responsabilité, ont continué à cumuler leurs anciens salaires et les paiements inhérents aux nouveaux postes. L’Etat y perd chaque année plus d’un million de dollars", explique, sous le sceau de l’anonymat, un cadre du ministère de la Fonction publique.

Le rapport fait état de près de 2.000 employés fictifs, mais officiellement, le gouvernement n’en reconnaît que 744 sur un total de 73.000 salariés. "Nous trouvons parmi les fictifs des personnes décédées qui sont toujours payées et d’autres qui perçoivent deux salaires. D'ailleurs, 16 sont venus le déclarer eux-mêmes", déclare la ministre de la Fonction publique, Annonciata Sendazirasa.

Sanction timorée et sélective

Parmi les cumulards avérés, seule Rose Nduwayo, ministre des Droits de l’Homme, a été limogée le 5 février. Depuis plus de trois ans, elle empochait son salaire d’enseignante en même temps que celui de ministre. Aujourd’hui, les Burundais attendent des sanctions à l’endroit d’autres cumulards qui sont de tous les partis politiques, y compris le parti présidentiel.

"De hauts cadres issus du parti au pouvoir sont bien cités dans le rapport, mais le président de la République n’a puni qu’une ministre issue du parti de l’opposition, le FRODEBU", s’indigne Gabriel Rufyiri, responsable de l'Olucome, une association anti-corruption et malversations économiques, qui affirme que ledit rapport est encore détenu par le chef de l’Etat.

Les sanctions tombent au coup par coup et manifestement, cette affaire le met face à un dilemme quasi-cornélien. Aux yeux de l’opposition politique, ne pas sanctionner les coupables serait synonyme d’une insoutenable complicité du chef de l'Etat avec eux, mais en les condamnant, il risque de se mettre à dos les caciques de son parti à l'orée de la période particulièrement sensible des élections.

Le président doit agir sans délai, car il n’arrête pas de rappeler que la croisade contre ceux qui détournent les fonds publics, est son cheval de bataille. C’est d’autant plus urgent que les médias locaux font leurs choux gras de ce sujet qui alimente aussi le débat au sein de la société civile.

"C’est révoltant dans la mesure où certains parmi ceux, qui perçoivent deux salaires, en sont parfaitement conscients et occupent d’importants postes de responsabilité, comme le ministre de la Défense et celui de la Sécurité publique", souligne Léonard Nyangoma, président du parti CNDD.

Invitée le 25 février par les députés pour s'expliquer sur ce brûlant dossier dans une séance de questions orales, Sendazirasa, la ministre de la Fonction publique, a affirmé détenir une liste de cumulards, mais a tenté de dédouaner ces deux ministres mis en cause.

"Bien qu’ils soient membres du gouvernement, ils ont choisi de garder leur salaire de généraux de l’armée et de la police parce qu’ils y avaient plus d’avantages", a déclaré la ministre, sans convaincre les députés.

Les députés disent qu’ils s’en tiennent à l’application de la loi. "Si demain une loi en préparation qui donne beaucoup d’avantages aux ministres est adoptée, ces cumulards vont-ils changer de stratégie?", s’interroge un député.

*(Silvère Hicuburundi est journaliste à Syfia, une agence de presse basée à Montpellier. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre l’agence de presse InfoSud et IPS). (FIN/2010)

 

 

 

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