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RWANDA
Les plus mal nourris sont les agriculteurs
Albert-Baudouin Twizeyimana*

KIGALI, 15 mars (IPS) - Les agriculteurs, qui produisent les denrées alimentaires pour nourrir la population rwandaise, sont ceux qui souffrent le plus de la faim. Ce sont très majoritairement des femmes qui manquent de terres, de force de travail, de temps pour aller aux champs, et de moyens.

Kalimunda, 48 ans, qui habite dans le Bugesera, dans l'est du Rwanda, est père de cinq enfants et sa famille ne vit que de l'activité agricole. Pour la dernière saison culturale, il a récolté 60 kilogrammes de haricot, 100 kg de maïs et 50 kg de sorgho sur ses trois ares. "Cette récolte est insignifiante pour ma famille", déclare-t-il.

En fait, elle ne peut nourrir la famille que pendant trois mois. "Nous allons manger tout ce que nous avons et après, ma femme et moi devrons aller travailler pour les autres pour de l'argent ou pour des denrées alimentaires", se résigne-t-il.

"Et cette alimentation n'est pas équilibrée", note un nutritionniste de Nyamata, dans l’est du pays. "Les familles qui produisent des céréales ne mangent que leurs produits. Elles manquent terriblement de fruits, de légumes et de protéines. C'est pourquoi les cas de malnutrition se multiplient. Les gens n'ont pas les moyens de compléter leurs plats".

Le paradoxe est criant : ce sont les Rwandais qui produisent les denrées alimentaires qui se nourrissent le plus mal. Une étude menée par le Programme alimentaire mondial (PAM) et l'Institut national de la statistique du Rwanda (INSR) et publiée en novembre 2009, révèle que 43 pour cent des agriculteurs rwandais souffrent cruellement d'insécurité alimentaire.

L’étude indique que 24 pour cent des paysans cultivent pour leur propre compte sur de petites surfaces donnant de faibles récoltes, ou pour ceux de la région-ouest qui ne font que des cultures d'exportation comme le thé. Les 19 pour cent restants cultivent les champs des autres. "Seuls ceux qui cultivent sont menacés de faim", résume un chercheur de l'INSR.

Majoritairement des femmes

La surface des exploitations – sept ares en moyenne – est trop faible pour nourrir des familles souvent nombreuses. Le problème est aggravé par le fait que 86 pour cent des agriculteurs sont en fait des femmes, soulignait déjà 'The Rwandan Statistician', la revue du service des statistiques, en mai 2008. Ce sont des veuves, des femmes dont les maris sont en prison ou qui ont quitté les champs.

En cinq ans, 19 pour cent des agriculteurs de plus de 15 ans sont partis en ville. C'est donc aux femmes que revient l'essentiel de la lourde charge de nourrir non seulement leurs familles, mais le pays tout entier avec une force et travail et des moyens de production insuffisants.

Tous ces agriculteurs passent aussi trop peu de temps à cultiver : en moyenne, quatre heures par jour, selon une deuxième Enquête intégrale sur les conditions de vie des ménages (EICV), de fin 2006. "Le nombre d'heures de travail de la population reste très réduit partout dans le pays, en raison des réunions intempestives, des courses pour obtenir des papiers administratifs, etc.", constate un activiste des droits de l'Homme de Kigali, la capitale rwandaise.

"D'autres qui ont plus de temps ne s'adonnent pas suffisamment à l'entretien de leurs champs. Ils gardent leurs anciennes habitudes : cultiver seulement le matin et chômer les après-midi", explique-t-il.

A cause du manque de terres et des moyens de production insuffisants, le revenu annuel d'un agriculteur reste très faible : 39 pour cent d'entre eux ne perçoivent que 54.000 francs rwandais (FRW, environ 100 dollars) par an, les autres gagnent entre 66.000 et 93.000 FRW (entre 120 et 170 dollars).

Pour sa part, un commerçant vendeur de produits vivriers gagne 141.000 FRW (environ 261 dollars) en moyenne. Cette très faible rémunération de leur travail pousse les hommes à fuir la terre tandis que les opérateurs économiques sont réticents à investir dans l'agriculture.

Une amélioration récente

Selon le PAM et l'INSR, la production alimentaire s'est cependant améliorée en 2009 et les prix des denrées se sont stabilisés. Au cours de cette année, ceux qui ont souffert gravement de la faim ont été estimés à 21,5 pour cent de la population générale, contre 34,6 pour cent il y a trois ans.

L'Agence rwandaise de l'agriculture (RADA) évalue les réserves de céréales à 200 000 tonnes. "Une quantité suffisante pour répondre, pendant huit mois, à la demande alimentaire intérieure", affirme un agent de la RADA. Un responsable du ministère de l'Agriculture avance que la politique agricole du gouvernement orientée vers le marché, en vigueur depuis 2007, y a joué un rôle important. Mais des conditions climatiques plus favorables expliquent aussi ces meilleures récoltes.

Certes, depuis que chaque province doit cultiver les plantes les mieux adaptées à la région, la production de certaines denrées a augmenté. Ainsi, celle du maïs dans la province du Nord est passée de 4.000 à 7.000 tonnes en deux ans, selon Paul Munyakazi, un chercheur de l'Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) à Kigali.

Mais, les agriculteurs ont toujours aussi faim car ils sont contraints de vendre la quasi-totalité de leurs récoltes sur leur marché à un prix trop bas pour leur permettre de subvenir à leurs autres besoins.

Malgré ces difficultés, l'investissement de l’Etat dans le secteur agricole reste faible. Le rapport de l’Association de coopération et de recherche pour le développement (ACORD) de 2008 montre que l'agriculture, qui couvre près de 90 pour cent des besoins alimentaires des Rwandais, n'a bénéficié que de 10 pour cent du budget national.

*(Albert-Baudouin Twizeyimana est journaliste à Syfia, une agence de presse basée à Montpellier. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre l’agence de presse InfoSud et IPS). (FIN/2010)

 

 

 

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