DROITS-CAMEROUN Le travail des enfants en progression Mohamadou Houmfa YAOUNDE, 19 mars (IPS) - Ernest, 13 ans, élève en classe de 5ème au cours secondaire, ne se prive plus, depuis deux ans, de casser des pierres pendant les vacances dans une carrière pour gagner un peu d’argent et préparer sa rentrée scolaire à Yaoundé, la capitale du Cameroun.
Pendant les vacances de 2009, Ernest se rendait régulièrement dans cette carrière vers le camp de la Cité verte, à Yaoundé, pour casser les pierres avec une massue. «J'ai réussi à économiser 25.000 francs CFA (environ 52,6 dollars US) et cet argent m’a aidé à payer ma scolarité», affirme-t-il à IPS.
Comme Ernest, plusieurs enfants sont contraints de travailler au Cameroun, alors que le gouvernement affirme faire des efforts, depuis une dizaine d’années, pour enrayer le phénomène.
Selon une enquête réalisée en 2007 par l’Institut national de la statistique (INS) du Cameroun, dont les résultats ont été publiés il y a deux semaines à Yaoundé, le travail des enfants dans ce pays d’Afrique centrale «concerne 41 pour cent des enfants de cinq à 17 ans, soit plus de deux millions d’enfants. Ce phénomène prend de l’ampleur au fur et à mesure que les enfants grandissent».
Le Cameroun dispose pourtant d’un arsenal juridique suffisamment étoffé pour réprimer le travail des enfants. Le gouvernement camerounais a ratifié plusieurs conventions internationales et a construit son propre cadre légal pour protéger les enfants, selon des analystes.
«L'Etat camerounais a ratifié la Charte africaine des droits et du bien-être de l'enfant en 1997. Le gouvernement s'emploie à promouvoir la signature d'accords bilatéraux et multilatéraux et a participé aux divers forums... où il a apporté sa contribution à l'élaboration et la détermination du processus de signature des accords sous-régionaux», a expliqué à IPS, Vivien Yamndou, contrôleur du travail. «A cet effet, le Cameroun a élaboré un projet de convention sous-régionale sur la lutte contre le travail des enfants en Afrique de l'Ouest et du centre».
Par ailleurs, le Cameroun a ratifié plusieurs instruments internationaux fondamentaux en matière de lutte contre le travail des enfants tels que la convention sur le travail forcé, la Convention des Nations Unies pour la répression de la traite des êtres humains et de l'exploitation d'autrui dans la prostitution, la convention sur l'abolition du travail forcé, la convention sur l'âge minimum d'admission à l'emploi, la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant, la convention sur les pires formes du travail des enfants, a ajouté Yamndou.
Mais, certains parents tiennent à tempérer ces critiques. «Pour nos pays d'Afrique qui sont à construire et qui doivent pour cela mettre leurs peuples au travail, n'appréhender le travail, y compris celui des enfants, que comme un fléau qu'il faut absolument combattre et éradiquer sans discernement, s'apparente à un gros piège qu'il faut rapidement démonter», déclare à IPS, Etienne Tayo, un parent.
«Le piège consiste à vouloir faire de l'école occidentale la seule forme de socialisation pour les enfants et de pousser, sur le bord du chemin, tous les autres enfants qui, pour diverses raisons malheureusement foisonnantes aujourd'hui, ne peuvent plus se maintenir dans le système scolaire», ajoute-t-il.
Selon Tayo, les travaux effectués par les enfants ne sont pas tous dangereux. «Dans l'organisation de la société africaine, chaque enfant trouve toujours un travail à sa taille et à sa force. Dans cette société-là, le travail domestique qui recouvre des tâches telles que faire la cuisine, les achats, le nettoyage, la lessive, la collecte de l'eau, s'occuper des enfants, est un précieux outil de socialisation pour les jeunes», souligne-t-il.
Louise Ngah, une institutrice jointe au téléphone par IPS à Yaoundé, ne partage pas entièrement cette opinion. "Certains parents utilisent le prétexte de la pauvreté ambiante pour faire travailler leurs enfants. C'est une manière assez malhonnête de faire les choses. Il est intolérable que, dans nos villages par exemple, quelqu'un ait cinq, six et même dix enfants alors qu'il sait qu'il n'a pas les moyens de les encadrer".
"Pour un enfant, l'éducation scolaire ou universitaire doit être prioritaire. Je ne dis pas que les enfants ne doivent pas aider aux travaux domestiques. Je condamne simplement que des parents puissent demander à leurs enfants de travailler pour contribuer à assumer les charges familiales, financières notamment", ajoute-t-elle.
L’enquête de l’INS affirme : «Concernant les tâches ménagères exercées à domicile qui sont un volet important des activités exercées par les enfants, 91,5 pour cent en sont concernés. Il est cependant à préciser que ces activités ne sont point considérées comme travaux des enfants à abolir, sauf s’ils sont exercés au-delà des capacités physiques de l’enfant (nombre d’heures, poids, etc.)». Le rapport ajoute que «Ces travaux se résument généralement à la recherche d’eau et du bois pour le ménage, le nettoyage des ustensiles de cuisine ou de la maison, et la lessive».
«Quant au travail dangereux, il concerne 4,4 pour cent des enfants de 5-17 ans. Ce pourcentage en milieu urbain est environ le double de celui du milieu rural. En se restreignant à la sous-population des enfants occupés économiquement, le pourcentage passe à 11 pour cent», affirme l’enquête. «Contrairement au travail à abolir, le phénomène de travail dangereux reste assez préoccupant en milieu urbain et les pourcentages augmentent avec l’âge de l’enfant».
Des progrès considérables ont été accomplis depuis 2002, estime le ministère du Travail, citant, entre autres, le retrait de plus de 1.600 enfants du travail, dont environ 700 ont été réinsérés par le biais de l’école ou de la formation. Il y a également le renforcement des capacités de quelque 800 parents pour accroître leurs revenus, la formation de 750 partenaires à travers le projet Wacap (projet de lutte contre le travail abusif des enfants dans l’agriculture commerciale, notamment le secteur cacao), lancé en 2003, et le projet de lutte contre la traite des enfants, lancé en 2002.
Néanmoins, le gouvernement peut mieux faire en «invitant les parents à mieux assumer leurs responsabilités, les autorités devront prévoir et veiller davantage à la mise en application effective des lois et règlements dont le pays s’est doté», ont recommandé les enquêteurs.
«Des filets sociaux devront, par ailleurs, être mis en place pour récupérer ceux des enfants qui se trouveraient être exploités au détriment de leur scolarisation ou qui se trouveraient en proie aux pires formes d’exploitation... L’environnement familial devra être amélioré pour favoriser l’épanouissement de l’enfant», soulignent-ils.
(FIN/2010)
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