KENYA L’amendement constitutionnel envisagé retarde les droits des femmes Susan Anyangu-Amu NAIROBI, 19 mars (IPS) - Lillian Mutuku, 34 ans, mère de trois enfants, décrit sa maison dans la zone de Katine, dans la province orientale de Tala au Kenya, comme un endroit difficile à vivre. Le sol est pauvre, dit-elle, le soleil tape sans merci et la végétation est clairsemée.
"Ici les gens sont confrontés à un combat quotidien pour joindre les deux bouts et trouver de l'eau et de la nourriture pour leurs familles. Pendant la saison sèche, c’est pire, puisque les quelques cultures que nous plantons meurent, rendant les aliments coûteux", a-t-elle déploré. "Les femmes doivent parcourir des kilomètres par jour à la recherche de ce précieux liquide - l'eau".
Le fait que les partis politiques du Kenya luttent pour réécrire la constitution du pays depuis février 2008, afin de mettre fin aux violences post-électorales et améliorer la justice, est très important pour Mutuku, malgré le fait qu'elle ne parvient pas à comprendre le jargon juridique du document. Elle croit que la nouvelle constitution obligera le gouvernement à assurer à sa famille l'accès à la nourriture, à un abri, à l’eau et aux soins de santé.
"Les questions qui me préoccupent sont la lutte quotidienne pour fournir de la nourriture à ma famille et assurer l’éducation à mes enfants. La gratuité de l’enseignement primaire est effective; par contre, il n'existe pas assez d'enseignants dans notre région et les parents sont ainsi obligés de payer 100 Schillings kényans (1,3 dollar) par mois pour les enseignants privés", déclare Mutuku.
Cela fait beaucoup d’argent pour Mutuku, une employée de maison, et son mari, travaillant comme ouvrier occasionnel. Les deux gagnent environ 100 dollars par mois, ce qui suffit à peine pour supporter leur famille.
Si la Commission parlementaire (PSC), qui a été créée pour gérer le processus de révision de la constitution, fait à son idée, la famille Mutuku ne sera jamais en mesure de tenir le gouvernement responsable de l'accès à leurs droits humains fondamentaux.
La PSC a été sévèrement critiquée par plusieurs organisations de défense des droits des femmes pour avoir dilué le langage dans le projet de document préparé par un comité d'experts (COE). Le document initial du COE garantit des droits sociaux et économiques dans la constitution, mais la PSC a changé le langage de la Déclaration des droits, laissant au parlement la responsabilité d'assurer ces droits.
La PSC a supprimé plusieurs expressions se rapportant aux droits humains fondamentaux, y compris le droit à la sécurité sociale et le droit à la santé, notamment les services de soins de santé, les soins de santé de la reproduction et le traitement d'urgence. Elle a exclu le droit à l'éducation du Kenya, y compris le droit à l’enseignement maternel et primaire, gratuit et obligatoire, ainsi qu’à l’éducation universitaire, disponible et accessible. Les droits à l’immobilier, à la nourriture et à l'eau ont été également retirés du document.
L’avocate Catherine Mumma qualifie cela d’une perte particulièrement grande pour les femmes kényanes qui ont la lourde responsabilité de pourvoir aux besoins de leurs familles: "Le chapitre sur la Déclaration des droits, tel que rédigé par le COE, est l'un des principaux gains pour les femmes de ce pays. (Une) femme qui marche pendant des heures à la recherche d'un hôpital et qui s'effondre avec son bébé au dos, par manque de nourriture, ne se soucie pas du jargon juridique dans la constitution. Elle veut entendre que le gouvernement veillera à ce qu'elle ait accès aux droits humains fondamentaux".
S'exprimant au cours d'un atelier d'une journée - organisé en février par plusieurs organisations de femmes à Nairobi pour examiner les projets du COE et de la PSC - Grace Maingi-Kimani, directrice exécutive par intérim de la Fédération des femmes juristes – Kenya (FIDA-Kenya), une organisation à but non lucratif, a déclaré que la PSC a outrepassé son mandat en révisant la Déclaration des droits.
"La PSC a fait l'impensable et recommandé la suppression de l'obligation de l'Etat de s’approprier les instruments internationaux des droits humains. Elle a également supprimé la disposition relative aux droits sociaux et économiques et relégué au parlement la compétence exclusive de décider, par la législation, du moment et de la façon dont ces droits et ces normes peuvent être applicables dans le contexte national", a expliqué Kimani.
Pricilla Nyokabi, directrice exécutive du groupe de défense des droits des femmes 'Kituo cha Sheria', a convenu qu’aucune option ne devrait être laissée au parlement sauf la réintroduction de ces droits dans le projet.
"La consolidation de ces droits dans la constitution obligerait le gouvernement à garantir des services équitables à tous les citoyens. Au cas où la constitution dispose que toute personne a droit à ces services, on peut appliquer le droit là où ces services ne sont pas prévus", a noté Nyokabi.
Toutefois, Mohammed Abdikadir, le président de la PSC, estime que les constitutions devraient être des documents non volumineux couvrant les valeurs et les principes généraux qui guident un Etat. Des détails supplémentaires devraient être formulés comme lois.
Les militants des droits humains demeurent sceptiques. "Pouvons-nous vraiment laisser (nos droits humains) à des députés qui se chamaillent tout le temps? Non, nous ne pouvons pas leur faire confiance avec de tels droits fondamentaux", a déclaré Miriam Wanjiku, une militante des droits des femmes.
Actuellement, le dernier projet de constitution est en train d’être examiné par le parlement qui a 30 jours pour débattre du document et décider s’il sera adopté. Les parlementaires ont besoin d'une majorité des deux tiers pour modifier les termes du projet.
Pour éviter que le document soit adopté tel quel, un regroupement d'organisations de femmes, y compris FIDA-Kenya, 'Urgent Action Fund', le Centre pour les droits à l'Éducation et la sensibilisation, 'Africa Woman and Child Feature Services', ont remis un mémorandum au parlement, exigeant que le document initial rédigé par le COE soit conservé.
"Les femmes du Kenya exigent la reconnaissance explicite de leurs droits dans les instruments régionaux et internationaux relatifs aux droits de l'Homme que le Kenya a ratifiés", indique le mémorandum. (FIN/2010)
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