RD CONGO Sécurité alimentaire et échec de la mécanisation Donat Muamba MBUJI MAYI, RD Congo, 11 juil (IPS) - Alors qu’elle était attendue pour dynamiser le secteur agricole, la mécanisation se heurte à la réticence des agriculteurs du Kasaï oriental, dans le centre de la République démocratique du Congo (RDC). Les paysans sont déçus par les dirigeants et préfèrent encore la houe faute de tracteur.
Pendant ce temps, les ménages ne mangent pas à leur faim à cause d’une production agricole insuffisante dans cette province minière de la RDC.
Ghislain Mudila, un paysan de la région, accuse les autorités politiques et administratives provinciales d’avoir promis des tracteurs, mais de les avoir distribués aux grands fermiers ayant des moyens financiers importants au détriment des petits paysans pauvres.
«Ils nous ont promis des tracteurs, mais ils se sont servis eux-mêmes; à quoi bon?», demande-t-il dans son champ d’un demi-hectare environ où IPS l’a rencontré à la fin-juin à Lupatapata, au nord de Mbuji Mayi, la capitale de la province du Kasaï oriental. Il affirme qu’il fait vivre sa famille grâce à sa houe, héritée de son père.
En fait, Mudila s’attendait à un service de labour gratuit par des tracteurs, ce qui, selon lui, aurait encouragé les petits paysans à abandonner progressivement la houe parce qu’ils aiment avoir de vastes étendues de terres à exploiter pour produire plus.
L’agriculture a été décrétée «priorité des priorités» par le gouverneur de la province en 2007. Cette décision avait été saluée par la population qui la considérait comme un fer de lance de la production agropastorale qui sombrait depuis trois décennies, à la suite de la libéralisation de l’exploitation artisanale du diamant en 1982.
Mais, plusieurs habitants de cette province minière avaient été vite attirés par les pierres précieuses au détriment de l’agriculture, tout le monde courant après le gain facile. Conséquence: Aujourd’hui dans les grandes localités, tout s’achète au marché et cher, déplore Antoine Mpoyi, un habitant de Mbuji Mayi.
Le gouvernement congolais avait voulu moderniser l’agriculture en 2009 dans cette province par l’acquisition de 100 tracteurs. Mais, au bout de trois ans, la production des vivres de base (maïs, manioc, riz et niébé) n’a pas couvert les besoins alimentaires des quelque six millions d’habitants de la région.
Selon le ministère provincial de l’Agriculture, les besoins de la province étaient de 6,895 millions de tonnes en 2011, mais les récoltes étaient de 6,322 millions de tonnes, soit un déficit de huit pour cent.
Cette production déjà faible est encore exportée clandestinement vers des provinces voisines, créant une pénurie suivie d’une flambée des prix sur le marché local et aggravant l’insécurité alimentaire. Par exemple, la hausse du prix du maïs s’est maintenue sur le marché, avec la mesure de 2,5 kilogrammes qui se vent en moyenne à deux dollars depuis plus d’une année.
«Les tracteurs n’ont pas été bien gérés: leur arrivée a coïncidé avec la préparation des élections de 2011. Les politiques y ont trouvé une opportunité pour leur pré-campagne», déclare Felly Muambayi, le chargé de la production agricole au Projet de réhabilitation du secteur agricole et rural.
«Il aurait fallu les remettre directement aux bénéficiaires réels au lieu de traiter avec les députés, les chefs traditionnels ou religieux», ajoute-t-il à IPS, indiquant que 60 seulement des 100 tracteurs fonctionnent et les 40 autres sont sans accessoires.
Le Conseil agricole rural de gestion, chargé de la gestion des tracteurs, critique l’emprise des politiques dans le processus de distribution. «La procédure n’a pas été respectée», selon son coordonnateur, Isidore Tshibanza. Il propose l’identification préalable des exploitants réels, le renforcement de leurs capacités et la signature des contrats de performance pour de meilleurs résultats.
«Pour la location de tracteur, ils m’ont taxé 35 dollars US par hectare, hormis la charge du tractoriste et de son aide. Je devais aussi payer 40 litres de gasoil à 2,5 dollars le litre. C’était trop cher pour moi», affirme Mudila à IPS.
«C’est un non-sens que de vouloir accéder au service des tracteurs gratuitement. Ceux-ci doivent être entretenus et leurs pièces renouvelées», dit-il à IPS. «Nous sommes dans une province diamantifère où les gens ont perdu toute vision agricole. Il faut les rééduquer à l’agriculture avant de vouloir la mécaniser», suggère-t-il, indiquant qu’il faut encourager les paysans à se constituer en coopératives. «Cela réduit les coûts», ajoute Tshibanza.
En fait, les conditions pour accéder aux tracteurs dépassent la bourse de petits paysans qui pratiquent une agriculture de subsistance.
Le ministre provincial de l’Agriculture, Roger Tshilombo, vient d’ordonner la récupération de tous les tracteurs alloués pour une nouvelle réaffectation. Il a reconnu à IPS que ces tracteurs n’ont pas amélioré la production agricole comme on l’espérait. Les engins une fois récupérés seront immobilisés en attendant leur réaffectation pour la saison agricole qui commence au en août.
Un rapport publié en 2011 par le ministère préconise une augmentation des superficies comme le meilleur moyen de lutter contre l’insécurité alimentaire dans la province. Toujours selon ce rapport, 18.400 hectares de terres arables étaient distribués gratuitement aux exploitants agricoles depuis 2009. Mais, la production est restée déficitaire à cause notamment de la rareté des pluies, de manque d’intrants et moyens techniques, mais aussi de la dégradation des sols. La province compte plus de deux millions de ménages agricoles.
Le gouvernement provincial entend canaliser ses énergies vers l’agroforesterie, le reboisement, la réglementation des feux de brousses, et la recherche des engrais de qualité au profit des producteurs.
Pour sa part, Bavon Mbuyi, un politicien local, déclare à IPS: «Nous croyons que si l’Etat instaurait de meilleures politiques, l’agriculture attirerait beaucoup de gens, ils quitteraient la subsistance pour l’agriculture industrielle ou commerciale et feraient des affaires intéressantes» dans cette province.
(FIN/2012)
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